Il était une fois le Carapa

Andiroba, kraapa, crabwood, carapa, kobi ou touloucouna, un nom par pays et par continent pour un arbre fort intéressant, passionnant du point de vue de son histoire naturelle, l’objet principal de mes recherches depuis une trentaine d’années, en Amérique du sud, puis en Afrique tropicale. Ici, le centre d’intérêt de mes recherches au Département d’Adaptations du Vivant (anciennement Ecologie et de Gestion de la Biodiversité) du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN), à Brunoy (91 – Essonne), n’est pas le bois, mais la graine dont on extrait de l’huile, un produit forestier non ligneux ou NTFP (« Non-Timber Forest Product »). CARAPA (s. m.)[ka-ra-pa]  Huile de carapa, huile extraite du caraïpé. Les graines de carapa, si abondantes dans la Guyane qu’elles pourraient seules alimenter les savonneries de Marseille (Journ. offic. 2 juin 1874, p. 3683, 3e col.) https://www.littre.org/definition/carapa
caraïpé (ka-ra-i-pé) s. m. Terme de botanique. Nom du xylocarpus carapa. https://fr.wiktionary.org/wiki/cara%C3%AFp%C3%A9
carapa. nom masculin (mot d’une langue indigène d’Amérique). Genre d’arbres (méliacées) des rivages des pays chauds, dont diverses espèces fournissent des bois d’œuvre (andiroba), d’autres des huiles de savonnerie. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/carapa/13095

Xylocarpus carapa Spreng. Synonyme de Carapa guianensis. Pennington, T. D., B. T. Styles & D. A. H. Taylor. 1981. Meliaceae. Fl. Neotrop. Monogr. 28: 1–472. http://www.tropicos.org/Name/20400362?tab=synonyms

Andiroba, kraapa, crabwood, carapa, kobi ou touloucouna, un nom par pays et par continent pour un arbre fort intéressant, passionnant du point de vue de son histoire naturelle, l’objet principal de mes recherches depuis une trentaine d’années, en Amérique du sud, puis en Afrique tropicale. Ici, le centre d’intérêt de mes recherches au Département d’Adaptations du Vivant (anciennement Ecologie et de Gestion de la Biodiversité) du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN), à Brunoy (91 – Essonne), n’est pas le bois, mais la graine dont on extrait de l’huile, un produit forestier non ligneux ou NTFP (« Non-Timber Forest Product »). Cette substance liquide, mais qui peut aussi se solidifier à température ambiante au Guyana, est très odorante sans être nauséabonde ; elle est très efficace contre les insectes piqueurs et autres arthropodes de type acariens, gratteurs indésirables de nos équipées sauvages en forêt tropicale humide sud-américaine. C’est là une des principales raisons pour lesquelles je me préoccupe de cet arbre.  Outre une écologie originale sur deux continents éloignés de plusieurs milliers de kilomètres et, sur une autre échelle de temps, distants de plusieurs millions d’années pour ce qui concerne l’évolution et la sélection naturelle des différentes espèces, cet arbre offre de multiples services écologiques aux animaux et aux humains. Pour les premiers, c’est une source de nourriture indispensable à leur survie dans les écosystèmes forestiers tropicaux. Pour les seconds, c’est une ressource non inépuisable, cependant durable depuis des milliers d’années, depuis que l’homme a découvert ses vertus médicinales, maintenant aussi un produit entrant dans la composition des produits cosmétiques, nécessaire à la santé et au bien-être des populations humaines qu’elles partagent ou non les mêmes habitats naturels que la faune précédemment citée. Les vertus de l’huile de carapa sont connues par les amérindiens qui s’en enduisent le corps régulièrement[1]. Associée au roucou (Bixa orellana)[2], la préparation à base d’huile de carapa[3] leur donne cette couleur rouge d’où le nom de roucouyenne dans la littérature des explorateurs. Si les Oyampi et les autres Wayana ou Emérillon vivent et se déplacent quasiment nus dans la forêt, indifférents aux « betrouges »[4], c’est parce qu’ils utilisent quotidiennement l’huile de carapa ou kraapa en Guyane et au Surinam, de crabwood au Guyana, d’andiroba au Brésil. un peu par hasard, je suis devenu le spécialiste de l’écologie de cet arbre afro-américain, americano-africain, puis son plus fervent défenseur mais aussi utilisateur, presque un adepte d’une secte dont l’un des principal précepte serait de se badigeonner et de se frictionner le corps entier de cette huile avant de s’élancer dans les grands bois à la recherche des fruits et des graines des divers carapas américains puis africains, pour mieux comprendre comment ils se dispersent et se reproduisent dans leurs milieux naturels sur deux continents, dans des habitats divers et variés, des rivages de l’Océan atlantique en Guyane et de la mer des Caraïbes au Panama, aux zones montagneuses du Mali, du Nigeria, et du Rwanda.

Mon intérêt pour le carapa est ancien. Il remonte à mes premiers pas en forêt guyanaise dans la forêt de l’Arataye, un affluent de l’Approuague, au sud de Cayenne. J’ai 23 ans en juillet 1984 lorsque je débute une thèse de doctorat à l’Université Pierre et Marie Curie (aujourd’hui Sorbonne Université) en Guyane. Je m’y suis rendu dans le cadre d’une mission scientifique pluridisciplinaire organisée par le Muséum National d’Histoire Naturelle. Pendant 3 mois, en immersion totale, j’y ai été initié à l’écologie de terrain et ai progressivement découvert toutes les subtilités de l’histoire naturelle d’une des espèces de cet arbre (Carapa procera[5]), en apparence peu spectaculaire par rapport aux autres géants de cette forêt amazonienne, en Guyane du moins. Et cette envie de décortiquer les diverses caractéristiques dynamiques du carapa n’a ensuite jamais connu de répit. Deux autres personnes étaient déjà passées par là quelques années auparavant, entre 1978 et 1981, mes ainés et prédécesseurs au laboratoire d’écologie générale à Brunoy, plus connu sous l’acronyme ECOTROP (pour ECOlogie TROPicale). Le premier, Gérard Dubost, est zoologiste au MNHN, la seconde, Géma Maury-Lechon est botaniste au CNRS. Leur intérêt pour l’écologie de la forêt guyanaise les a conduits à se focaliser sur la biologie d’un arbre, le carapa. Le choix du carapa par Géma n’est pas le fait du hasard. Il m’a été suggéré par Gérard qui dirige et coordonne le programme d’étude des interactions (ou interrelations) qui existent entre les plantes et les animaux en forêt naturelle. Il y a de nombreuses autres espèces d’arbres à étudier, autant d’espèces dont les fruits et les graines sont des ressources alimentaires pour les animaux frugivores, point focal de la convergence des travaux de ces nouveaux explorateurs et scientifiques de cette fin du 20ième siècle. Géma va en sélectionner plusieurs parmi les moins difficiles à identifier au stade plantule et juvénile lorsque les individus encore stériles ne peuvent être reconnus à l’aide des fleurs ou des fruits. Le carapa (Carapa surinamensis[6]) est de ceux-là. Heureusement, une autre espèce présente à l’Arataye n’est pas présente en peuplement mélangée dans la forêt de terre ferme de l’Arataye ; il n’y a donc pas de risque de la confondre avec l’autre espèce proche (C. guianensis) qui poussent par contre au bord du fleuve et des criques, et dans les forêts marécageuses.

Afin de compléter les travaux des zoologistes qui se passionnent pour les animaux consommateurs de fruits, Géma va se joindre à une mission d’étude du Muséum au site de Saut Pararé sur la rivivère Arataye. Géma y poursuivra des travaux sur la dynamique des espèces végétales de la forêt guyanaise. Le but de son étude est de décrire le cycle de la vie des plantes en intégrant le rôle des animaux qui disséminent les graines des plantes consommées. Après des décennies passées à décrire la diversité des flores et les faunes des forêts tropicales américaines, africaines et asiatiques, les travaux de recherches prennent une nouvelle direction ; les scientifiques du MNHN et du CNRS vont tenter de mieux comprendre les relations complexes qui unissent les plantes aux animaux au sein des écosystèmes forestiers tropicaux.

Géma est donc la première à initier en 1978-1979 une étude de la dynamique et de la régénération du carapa dans la parcelle d’inventaire du MNHN (qui a fait l’objet d’une thèse de l’EPHE en 2013). Il s’agit d’une parcelle de 6 hectares de forêt dite primaire en apparence non perturbée par l’Homme, îlot de verdure noyé au milieu d’un océan de végétation luxuriante. Géma est une spécialiste des arbres de la famille des Dipterocarpacées du Sud-Est Asiatique, plus particulièrement de leurs pollens, graines et plantules ; cette forêt sud-américaine est donc relativement nouvelle pour elle. Dans le cadre des études menées à ECEREX, sur la piste de Saint-Elie, elle s’est déjà initiée à la flore néotropicale et a collaboré avec un autre écologiste-botaniste de l’Université Paul Sabatier à Toulouse, Henri Puig[7], qui a lui commencé sa carrière au Mexique. Dans la continuité du plan vert de développement de la Guyane initié par le Ministre de l’Agriculture de l’époque, Jacques Chirac, une pluie de nouveaux programmes de recherche s’abat alors sur la Guyane au début des années ‘70 attirant un cortège de jeunes scientifiques auparavant dispersés dans le monde. Un recentrage des activités de recherche sur l’écologie des écosystèmes forestiers tropicaux est en cours en France équinoxiale. Suite à plusieurs concours de circonstances heureuses, je vais bientôt avoir la chance d’en faire partie, de poursuivre l’œuvre de mes prédécesseurs, en me focalisant à mon tour sur le carapa. Cette recherche va m’occuper pour un peu plus de trente années et me conduira sur deux continents, en Amérique du sud puis en Afrique Centrale d’où est originaire le carapa[8].

Gérard est un scientifique notoire, un zoologiste du Muséum reconnu internationalement pour ses travaux sur la faune de mammifères tropicaux, mais aussi tempérés[9]. Comme d’autres scientifiques français dans les années soixante, il poursuit des études comparative, en parallèle, au Gabon et en Guyane, de chaque coté de l’océan atlantique[10]. Il étudie, décrit les comportements et compare les faunes de grands vertébrés, principalement terrestres, des deux forêts tropicales. D’autres collègues se concentrent sur les animaux arboricoles, parmi lesquelles les Primates et les Oiseaux. Il est plutôt difficile de regarder en même temps en l’air et au sol. Gérard est diurne ou nocturne selon le rythme d’activité de ses sujets d’étude. Si ses groupes de prédilection sont les grands herbivores tels les Cervidés en Amérique et les Bovidés en Afrique, les Rongeurs des deux continents apparaissent un peu comme son jardin secret où seuls quelques privilégiés seront invités à y entrer ; je serai de ceux-là.

La morphologie des bovidés forestiers africains ressemble à certains des plus gros rongeurs forestiers sud-américains. Parmi ces derniers, on trouve en Guyane l’agouti à dos orangé (Dasyprocta leporina) qui pèse entre 4 et 6 kg ; pour cette raison, il est le sujet de recherche sélectionné par Gérard en forêt de l’Arataye. Toutefois, après plusieurs saisons et missions infructueuses, faute de pouvoir les capturer au piège, il a décidé de recentrer ses travaux sur l’écologie et le comportement de l’acouchi (Myoprocta exilis), une espèce de rongeur de la famille des Dasyproctidae, plus petit en taille que l’agouti. Avec un poids compris entre 0,8 et 1,2 kg pour les plus grosses femelles, l’acouchi a un plus petit domaine que l’agouti, ce qui augmente les chances de le capturer au piège Tomahawks appâtés avec de la banane ou du manioc. Il est aussi moins farouche et entre plus facilement dans les pièges. Similaire par sa silhouette à l’agouti et à d’autres bovidés africains et comme eux frugivores, l’acouchi apparaît être le candidat idéal pour servir de nouveau sujet d’étude à Gérard ; ce modèle écologique plante-rongeur va même devenir en quelque sorte un best-seller en terme d’Impact factor[11] et de carrière scientifique académique (l’establishment en politique), pour moi et d’autres à venir !

Le carapa intéresse aussi le zoologiste, spécialiste des rongeurs. En effet, Gérard a observé que les graines de carapa étaient enterrées par l’acouchi pour être ensuite déterrées et consommées. Au cours de cette mission de juillet à octobre 1984, Gérard observera que le nombre de caches retrouvées par les rongeurs décroît au cours du temps, soit au fur et à mesure que l’acouchi et/ou l’agouti exploitent leurs ressources. Je suis toujours en possession de l’original de la cartographie établie en 1984 par Gérard montrant la localisation des arbres de carapa sur la parcelle du Muséum, celles des fruits et des graines retrouvés au sol, et les plantules issues de la dissémination. Il s’agit d’un document relique avec une intensité affective toute particulière.

J’avais 23 ans lorsque j’ai participé pour la première fois à la mission du Muséum, l’âge de mes plus jeunes étudiants aujourd’hui. A peine sorti du cocon familial, on n’envisage pas encore l’avenir, seul l’actualité du présent importe alors. La vie semble un long parcours, pas obligatoirement semé d’embûches. Le carapa va m’accompagner tout au long de ce long voyage de plusieurs décennies qui a débuté sur un continent en Amérique, dans les Guyanes, et qui se poursuivra en Afrique, au Rwanda, au Cameroun, au Mali, plus récemment au Nigeria et Gabon. Il croisera mon chemin à maintes reprises devenant au fil du temps ma principale préoccupation professionnelle. J’ai choisi de faire du carapa une espèce emblématique, voire charismatique pour la défense et la protection des forêts tropicales, pas seulement Amazonienne. Comme je l’ai dit à Mongabay.com après la parution de la nouvelle espèce de Carapa akuri que j’ai découverte au Guyana puis décrite « le Carapa est l’arbre qui peut sauver la forêt ».

Le carapa a une grande distribution pantropicale, transocéanique, s’étendant de l’Amérique centrale à toute l’Amazonie, du Sénégal au Rift de l’Est africain. Il y a certes de nombreuses espèces mais les processus écologiques doivent être proches s’ils ne sont pas identiques d’un continent à l’autre malgré la séparation évidente et la diversité des animaux disséminateurs de graines.

En Amérique tropicale, les graines sont transportées par les rongeurs et ce mode de dissémination terrestre non-humaine est la seule dans l’état de mes connaissances actuelles[12] qui soit suffisamment efficace pour assurer la pérennité de l’espèce en forêt. Je ne mentionne pas ici l’homme qui a certainement aussi joué un rôle déterminant au cours des derniers millénaires puisqu’il est aussi intéressé par les graines pour la production d’huile. Paradoxalement, cette huile de carapa nous protège en Guyane des poux d’agouti (autre nom créole pour les bet’rouges) ; c’est ce même agouti (ou acouchi) qui assure leur survie en forêt. Les travaux préliminaires de Gérard et de Géma ont donc contribué à illustrer la relation intime, une relation de mutualisme, entre l’arbre et ses disséminateurs.

En regardant de plus près la figure de la distribution des arbres et de leur régénération, carte publiée dans un article de Maury-Lechon et Poncy (1986) des Mémoires du Muséum sur la comparaison des forêts tropicales africaines et américaines, je me suis souvent demandé quel lien de causalité il pouvait y avoir entre la localisation des adultes et celles des jeunes plantules dans le sous bois et les ouvertures de la canopée (ou chablis) où abonde la lumière. J’ai souvent contemplé cette cartographie et me suis posé la question du chaînon manquant : que se passe-t-il entre la graine tombée au sol (cf. carte que m’a léguée Gérard), celle transportée dans les caches par les rongeurs et sa germination puis son développement en plantules (carte de Géma dans les Mémoires du Muséum).

Parti un peu précipitamment de France métropolitaine début juillet 1984, après avoir bouclé mon Diplôme d’Etudes Approfondies (DEA) de botanique tropicale sur l’identification des arbres de la forêt guyanaise, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour me documenter sur ces relations plantes-rongeurs en forêt tropicale. J’apprendrai quelques mois plus tard que ce terrain est pratiquement vierge d’investigation. J’en ferai ma spécialité au point d’en devenir, pour un temps seulement, l’expert mondialement reconnu grâce notamment à une étude sur la dispersion des graines de wacapou (Voucapoua americana) publiée en 1990, puis une seconde sur le carapa publiée en 1996.

Au cours de cette première mission en forêt profonde, j’ai la chance de rencontrer et de rester un mois avec Louise Emmons, une ancienne étudiante de Gérard qui avait étudié les écureuils dans la forêt de Makokou au Gabon. Les conditions de vie y sont très spartiates à l’époque. Certains collègues du Muséum se plaisent à les dénigrer en missions « bagne » tant les conditions de vie ne sont pas des plus faciles. Nous sommes encore à quelques années du confort de la station biologique des Nouragues. Le soir, au coin du feu de bois, je bois les paroles de Louise qui nous parle des rongeurs américains qu’elle connaît aussi parfaitement, en particulier les rats épineux ou Proechimys qu’elle a étudiés au Pérou. J’étais plutôt observateur, timide, et participais peu aux discussions entre elle, Gérard et de Christian Roussillon, trois anciens de Makokou, trois zoologistes ayant travaillé sur les rongeurs africains et américains. Jeune étudiant à peine sorti de l’œuf universitaire, je ne sais pas encore que je baigne alors dans le bouillon de la culture zoologico-écologique française. A l’instar des oies de Lorentz, à leur coté, je m’imprègne sans le savoir de cette culture. Gérard et Louise deviennent en l’espace de quelques semaines mes parents adoptifs en forêt tropicale, mes mentors scientifiques, un homme, une femme. Cela fait un bon équilibre pour mon avenir dans cette jungle tropicale où l’on ne se fait pas que des amis, où tous les coups sont permis pour favoriser ses petits poussins adoptés et imprégnés.

Les chemins de la vie sont surprenants. Si je me suis retrouvé dans cette « galère », c’est à cause des guêpes américaines. Tout à commencer dans les années soixante-dix en Angleterre. Pour nombre de jeunes adolescents, c’est l’époque de « A nous les petites anglaises » et les séjours linguistiques en famille britannique sont très à la mode pour les familles aisées. L’Europe des années ’80-90 s’est ainsi construite au Royaume-Uni, ce qui est plutôt paradoxal lorsqu’on repense la £ Livre Sterling n’a toujours pas été remplacée après le passage à l’€uro. Pendant les vacances de Pâques et d‘été, périodes climatiques plus propices pour les stages de langues qui tournent le plus souvent autour des sports en plein air, un nombre impressionnant de jeunes, futurs européens, migrent et débarquent sur la grande île, principalement sur le Sud-Est vers Brighton[13] où je séjournerai à plusieurs reprises. Plusieurs années après, j’enfourcherai aussi une Vespa blanche avec The Who sur mon casque ! C’est le printemps et suédois(es), allemand(e)s  et français(es) se retrouvent et se découvrent au Royaume–Uni. La langue de Skakespeare est définitivement bien pratique pour lier avec nos voisin.e.s nouveaux-né.e.s européen.ne.s. Comme dans le film de Just Jaekin, ce sont tout de même les françaises qui retiennent notre attention le soir dans les clubs. On marchent beaucoup le soir pour rentrer le soir dans les familles d’accueil. C’est un bon entraînement pour mes futures randonnées pédestres en forêt tropicale. Et c’est là qu’une guêpe Vispa americana –  vispa comme vespa le scooter de la marque Piaggio  – décide de se perdre dans les bouclettes du tapis de la salle de bain. C’est aussi là qu’elle a rencontré mon pied nu. La suite est classique dans le cas d’une allergie et une hyper-réaction avec œdème, gonflement des tissus, le tout accompagné bien sûr de faiblesses cardiaques pouvant, en théorie, entraîner l’arrêt du cœur.  Alors que mon corps commence à peser lourdement et ma tête à me gratter terriblement – personne ne comprenait ce qui se passait – voyant que la situation devient critique, ma famille hôte décide de me conduire à l’hôpital en toute urgence. La famille qui m’héberge à pour passion le sport automobile et passe ses week-end au volant d’une Ford Escort 1300 jaune vif dans les Rally. Je prends donc place dans le siège baquet et dans cette voiture à l’intérieur réduit au strict minimum, nous fonçons à vive allure, vraiment très vive allure, vers l’hôpital. Me voici alors sous une tonne de glace – c’est le souvenir que j’en garde – le but étant de faire chuter la température de mon corps et désamorcer cette bombe à retardement qu’est l’oedeme pulmonaire. Après une attente interminable, c’était rentré dans l’ordre mais je ne m’en souviens pas ; j’ai dû m’endormir.

Je n’y avais jamais vraiment fait attention auparavant. J’ai ensuite appris que j’avais progressivement acquis une hyper-sensibilité au venin de guêpe – et non aux abeilles – probablement après avoir été une ou deux fois piqué, des piqûres bénignes alors. Toujours est-il que ce fut la dernière réaction allergique que j’éprouvais, la suivante pouvant m’être fatale. De cet événement, je conserve une crainte, toutefois pas viscérale, pour ces charmants hyménoptères. Aujourd’hui encore, je me méfie et même si j’ai été désensibilisé depuis, je garde de l’aversion mais également d’une certaine manière du respect pour ces vispa. Pourquoi ? Parce que c’est grâce à cette allergie que j’ai pu, à un tournant de mon existence, entreprendre ces études en biologie tropicale puis me rendre assez souvent et même très régulièrement dans ces pays où ces guêpes sont à éviter en premier lieux !

Entre mon adolescence et ma période de jeune adulte, je ne m’étais jamais préoccupé de cette allergie non encore traitée. Alors, en étude de biologie à l’université Paris 6[14] au début des années ‘80, le hasard m’a conduit à m’y intéresser et à mieux connaître cette allergie afin de savoir si elle n’en cachait pas d’autres. Après de nombreux tests de dépistage, il apparaît que je ne suis allergique qu’aux guêpes. On me propose alors d’effectuer une nouvelle méthode de désensibilisation et d’expérimenter ce traitement sans aucune assurance de réussite à long terme. Scientifique dans l’âme, curieux de nature, j’accepte donc d’être un cobaye [15] et supporte la succession d’injections de venin de guêpes qui après un cycle entier m’ont permis de résister avec succès à une injection équivalente en tant normal à deux piqûres de guêpes. Une double dose qui quelques temps auparavant aurait eu raison de moi et m’aurait laissé raide mort sur le carreau.

Pendant plusieurs mois, je vais subir chaque mois une double piqûre de rappel pour tester si les effets sont durables jusqu’à cette année 1982. Sursitaire pour mes études, j’ai gagné 4 années et n’ai pas encore été appelé sous les drapeaux de la République. Européen dans l’âme, l’idée de partir en Allemagne ne me réjouit pas vraiment. Mon job, c’est la forêt, d’ici et d’ailleurs. J’essaye sans succès d’obtenir un poste de Volontaire à l’Aide Technique (VAT) en Guyane, où des connaissances s’y sont récemment installées. Mon niveau universitaire est aussi insuffisant car je n’ai pas encore mon Diplôme d’Etudes Approfondies (DEA). Cela fait à peine un an que j’ai choisi ma voie : ce sera l’étude des sciences naturelles dans les forêts tropicales. En voyage en Louisiane en juillet-août 1978 et un séjour prolongé de 4 semaines dans les bayous de Houma, dans la paroisse de Terebonne, m’y avait déjà en partie décidé mais ce n’est que l’année suivante que j’ai trouvé mon futur laboratoire d’accueil, celui du jeune Professeur Henri Puig de Paris 6. Son équipe travaille en Guyane. A l’origine, j’étais plus axé sur l’Afrique, mais ce sera l’Amérique qui deviendra mon fer de lance. J’ai pris contact avec Henri Puig mais il y a encore ce service militaire qui me sépare d’une intégration en DEA. Début septembre 1983, je termine mes derniers examens et, dans la foulée, je réponds à une convocation du service médical pour ma future intégration militaire, malheureusement déjà programmée à l’issu de mon sursis qui expire à la fin du mois de septembre. J’ai avec moi mes documents qui prouvent mon allergie et je demande une lettre à mon médecin traitant qui spécifie que je dois être suivi régulièrement, chaque mois, car je suis sous traitement médical expérimental.

A Blois, au centre du service national,  je ne suis pas le seul à chercher à éviter cette année « militaire » de césure. Au mieux, j’aurais acquis des trimestres supplémentaires pour ma retraite ! Nombre de mes coéquipiers candidats à l’exemption ont des dossiers médicaux épais. Le mien fait tout juste deux feuillets. Mon tour arrive et j’expose mon cas. Après m’avoir écouté, le médecin stagiaire s’absente. Le temps m’a alors paru une éternité car il a dû se renseigner auprès de ses supérieurs car ce n’est pas habituel comme « excuse ». Une quinzaine de minutes plus tard, il revient et m’annonce : « c’est bon ». Qu’est-ce qu’il veut dire exactement : bon pour le service ou bon pour la réforme ? Je comprends alors qu’il me tend mon récépissé tamponné de grosses lettres barrés en travers : EXEMPTÉ. Quel bonheur ! Je suis en Guyane, dans ma tête au moins, et une nouvelle vie commence.

C’est donc en quelque sorte la biodiversité qui m’a permis de me consacrer jusqu’à présent à l’étude de la biologie des forêts tropicales américaines, puis africaines, asiatiques maintenant. En effet, la Maîtrise de Biologie des Organismes et des Populations en poche avec mention, et le visa  « Exempté », les portes du DEA se sont ouvertes. Dès octobre 1983, j’intégrai le laboratoire de botanique tropicale et débutai la lecture des rapports ECEREX et autres ouvrages sur les arbres de la Guyane en vue de travailler à mon mémoire. Il suffit ainsi de peu de chose, une piqûre de guêpe dans mon cas, pour que le destin s’exprime d ‘une manière ou une autre. Oui, Jimmy (Stewart) « La vie est belle » et Stephen Jay Gould appellerait encore cela de la contingence. Tout aurait pu arriver différemment si, par exemple, après mon service militaire, je m’étais représenté au laboratoire de H. Puig. J’aurais toujours pu y faire un DEA, mais sur un autre sujet, peut-être celui des palmiers que mon collègue Plinio Sist (aujourd’hui au CIRAD, à Montpellier) a développé en octobre 1984 un an après moi. Mais en juillet 1984, je n’aurais pas été là, disponible pour intégrer la mission du Muséum, mon DEA en poche, donc libre de débuter une thèse de doctorat sur les relations plantes-animaux en forêt guyanaise. Un.e autre aurait certainement occupé cette place. La nature a horreur du vide. Quoi qu’il en soit, si je suis aujourd’hui un scientifique sans frontières au chevet de la forêt tropicale et du carapa en particulier, c’est grâce à la biodiversité américaine, à une guêpe, ou vespa en italien !

Version de ce texte éditée le 19-décembre.-18


[1] Grenand et al. (2004) http://www.ird.fr/editions/catalogue/ouvrage.php?livre=405

[2] Les arilles enveloppant les graines de roucouyer sont rouges

[3] Charles-Marie La Condamine (de), Voyage sur l’Amazone.

[4] Nom donné par les anglo-saxons aux divers acariens ou pou d’agouti.

[5] Il s’agit de Carapa surinamensis qui était alors nommé par erreur C. procera, du nom d’une espèce d’Afrique de l’Ouest.

[6] Cette espèce était auparavant connue comme C. procera, nom sous lequel elle est citée dans mes articles avant 2011, année de la publication de la révision du genre par David Kenfack.

[7] Maître-Assistant à Toulouse, Henri Puig sera nommé professeur à l’Université Pierre et Marie Curie en 1983 et dirigera jusqu’en 1990 (date à vérifier) le laboratoire de botanique tropicale, 57 rue Cuvier. Il sera mon directeur de thèse entre 1984 et 1988.

[8] On n’apprendra cela que très tardivement (après 2011) grâce au développement des nouvelles méthodes de marquage moléculaire qui permettent de dater l’âge des espèces.

[9] Il a aussi étudié des animaux de nos régions (cf. ses références)

[10] En novembre 2013, je me rendrai pour la 1ère fois au Gabon, et pourrai enfin comprendre pourquoi et comment ces deux forêts tropicales sont si différentes.

[11] L’impact factor (ou facteur d’impact) est un indice qui est calculé à partir du nombre de citations d’un article scientifique par d’autres auteurs dans des journaux référencés par ISI.

[12] En Afrique, au Cameroun, les graines de Carapa spp. ont été retrouvées dans les crottins d’éléphants dans le parc de Dja. (Thèse Debroux, 1998)

[13] Ville emblématique depuis The Who et leur album Quadrophenia

[14] UPMC, Université Pierre et Marie Curie devenue Sorbonne Université

[15] le cobaye est un rongeur de la famille proche de celle de l’agouti. Il est un des partenaires du caneton Saturnin à la télé. Dans une des épisodes de la série, on voit même un jeune agouti, un peu perdu au milieux des autres animaux classiques de compagnie. J’utiliserai plus tard une image d’un des épisodes – prise sur mon téléviseur à partir d’une bande vidéo de mon jeune fils – lors de mon habilitation à diriger des recherches à l’UPMC en novembre 1999.