Coq-de-roche et Toulouloua: je plains les daltoniens !

5. Le carnaval guyanais 2004 dédié à la faune et la flore nous a ravis par ses sons et ses couleurs inspirés d’une nature guyanaise, bruyante et brillante, qui nous entourre au quotidien. Heureusement, moi aussi, « j’ai survécu à la folie touloulou[1] »…

Le 18 janvier dernier, j’écrivais « cette vie est belle… à chaque nouveau soleil levant », nous serons encore émerveillés par tant de beautés faunistiques et floristiques…». Nous n’avons pas été déçus en cette année 2004, et les grandes parades des 15 et 22 février au « soleil couchant »[2] (à Kourou comme à Cayenne), hautes en musique, en teintes vives, étaient à leur apogée. Dans la ville spatiale, la parade était à l’heure et profita même pour s’embellir d’un soleil rasant dans l’axe exact de l’avenue des Roches qui fit miroiter et resplendir les costumes jaune-Or et verts[3], leur donnant des teintes et des reflets inégalés. En revanche, avenue Charles de Gaulle dans l’île de Cayenne, des lenteurs souvent insupportables nous plongèrent rapidement dans l’obscurité bien avant que le défilé ne prenne fin, ceci au détriment du carnaval lui-même. En effet, en raison de l’heure très tardive du passage des groupes festifs et de la vétusté de l’éclairage public dans les rues de Cayenne, tous les effets recherchés par les carnavaliers déguisés restaient invisibles à nos yeux, disparaissant dans la pénombre à l’heure où tous les chats sont gris. Faute de soleil dans des rues mal exposées, pas ou peu éclairées à la nuit tombante, et faute de lumière d’appoint, les efforts renouvelés des festivaliers ont ainsi perdu de leur portée. En attendant, seuls les flashes des appareils photographiques révélaient à l’œil humain tout l’éclat des costumes resplendissants et scintillants. Mais pour cela il fallait attendre les photos des surlendemains dans les colonnes de France Guyane (cf aussi le billet de Minos dans France Guyane Spécial Carnaval du 25 février 2004). Pour les yeux des pauvres badauds que nous sommes, ces couleurs restaient par contre ternes, fades, sans saveur, nos cônes et bâtonnets rétiniens restant frustrés par la pauvreté des effets visuels de la grande parade de cette fin de journée carnavalesque. Quel dommage ! La fête était en partie gâchée. Quelle leçon faudra-t-il en tirer pour l’avenir, et comment y remédier ? La réponse est dans cette même nature guyanaise qui a été sublimée et qui nous apprend que quelques éclairages bien orchestrés pourraient mettre en valeur tous les exceptionnels apparats des festivaliers.

La saison des pluies et le printemps sont maintenant bien ancrés, les giboulées d’avril nous inondent et le mois de mai va bientôt pointer son nez, avec beaucoup de pluie pour les uns et beaucoup de soleil pour les autres, selon le coté de l’océan. Vaval[4] est depuis longtemps réduit en cendres et, tel le phoenix, renaîtra l’année prochaine. De ces instants magiques de fête et de liesse populaires, diurnes et nocturnes, il nous reste en mémoire des bribes de tambours, de trompettes, de saxos et de grosses caisses, des images imprimées sur nos rétines, nos pellicules et nos mémoires (numériques ou pas). Cependant, si hormis les malentendants, nous percevons tous les mêmes sonorités et harmonies musicales, en revanche nous ne sommes pas tous égaux devant la couleur.

C’est pitoyable pour les daltoniens qui restent invariablement insensibles aux couleurs de la vie, n’y voyant que du feu, ni jaune ni orange ni rouge, mais plutôt gris, le gris couleur cendre. Certains daltoniens n’ont pas cette malchance et sont, on peut dire, de faux daltoniens qui souvent ignorent leur handicap. Si les vrais daltoniens sont extrêmement rares, en revanche les « faux » sont assez fréquents dans la population. On dénombrerait ainsi 8 % et près d’un homme sur douze serait atteint d’une déficience de la vision des couleurs contre une femme sur deux cents. Quelle est donc cette « infirmité » cachée ? Ces faux daltoniens sont des « trichromates déficients » car les cônes de leur rétine (pour la vision des couleurs) sont moins sensibles à certaines longueurs d’onde du spectre lumineux dans le rouge, le vert ou le bleu. C’est à dire que leurs pigments rétiniens ne perçoivent pas correctement les couleurs et trompent le cerveau en donnant des informations erronées.

Selon les cas, le rouge, l’orange, le jaune, le vert-jaune et le vert seront moins bien perçus, car moins brillants et plus pâles que pour l’observateur normal. Il en résulte une vision anormale de ces couleurs de la vie qui sont vues, tantôt plutôt dans le vert, tantôt plutôt dans le rouge. On imagine alors très bien les difficultés dans la vie courante, à l’approche des feux tricolores, par exemple. Autre difficulté, distinguer toute la diversité des couleurs de la flore et de la faune guyanaises, comme celle des déguisements du carnaval, de jour lors des grandes parades, de nuit dans les universités[5]. Et ces erreurs de jugements sont d’autant plus importantes que les éclairages sont absents ou insuffisants, dans les rues de Cayenne surtout.

Intéressons-nous donc à cette belle nature guyanaise qui nous enseigne comment mettre en valeur nos attributs vestimentaires (ou sexuels pour les animaux), de l’aube au crépuscule, voire dans la quasi-obscurité du sous-bois forestier. Les touloulous[6] qui déambulent et paradent après 22 heures dans les arènes des universités[7] l’ont bien compris ! Mais il ne faudrait pas être daltoniens pour pouvoir apprécier toutes les nuances de leurs costumes riches en couleurs.

Il y a une dizaine d’années, la revue du Palais de la Découverte de Paris à publié un numéro spécial (n°44, octobre) sur le thème « Couleurs de la Nature », recueil des communications présentées lors d’une conférence sur le thème de la vision des couleurs. Un chapitre[8] y traitait des couleurs et des parades d’oiseaux en forêt tropicale, guyanaise en particulier, le parallèle avec le carnaval étant ici d’actualité. Dans cet article, Marc Théry (chercheur au CNRS) relate comment les oiseaux du sous-bois forestier, le coq de roche et plusieurs espèces de manakins, bénéficient des tâches de lumière pour que, au cours de leur parade nuptiale, lors du choix et la sélection des partenaires sexuels, rayonnent les couleurs de leur plumage[9]. Il faut remarquer qu’à l’instar des festivaliers et des touloulouas de Guyane, ces superbes volatiles évoluent dans des environnements assez sombres puisque seulement 1 % de la lumière incidente traverse la canopée et atteint le sol[10]. L’auteur nous décrit avec moult précisions comment les mâles adoptent des comportements stéréotypés sur les lieux de parade, les arènes. L’originalité de ces mouvements répétés, une véritable « danse  synchronisée» (p. 74), est qu’ils s’expriment à certaines heures de la journée au cours d’une tranche horaire très limitée dans le temps, lorsque les tâches de soleil se forment au sol, sur les substrats ou sur les branches, et y délivrent une lumière directe, ni filtrée ni réfléchie par le feuillage épais des frondaisons des strates supérieures[11].

C’est donc entre 7 et 15-16 heures que les coqs de roche mâles sont les plus actifs et les plus lumineux, leur orange brillant de mille feux dans la lumière. L’écologiste a longuement observé les oiseaux à la station de recherche des Nourague[12] et a montré que les mâles y paradaient dans les taches de lumière lorsque le soleil n’était pas caché par les nuages ; ils y exposent alors leurs plumes, crêtes et rémiges terminales, aux regards des femelles qui sont uniquement présentes pendant ces quelques moments de la journée, avant 8 heure et après 14 heure 30 en général. Un seul but occupe l’esprit des mâles: être vu et montrer sous le meilleur angle possible leurs plus belles couleurs au congénère du sexe opposé. De l’efficacité de cette parade nuptiale dépendra le succès reproducteur du mâle et l’assurance que les gènes du bel orange vif seront transmis.

La règle est la même pour les manakins multicolores, ces petits passereaux du sous-bois dont les mâles présentent tout un florilège de comportements au cours de leur parade devant une femelle ou pour faire fuir un mâle compétiteur : vols bruyants avec claquements des ailes lors de chaque passage entre deux perchoirs ; volte-face avec exposition des parties colorés ; vols papillonnants[13]. Un autre exemple classique bien connu des lépidoptéristes est celui du grand morpho bleu qui virevolte au petit matin, autour de 10 h, sous les rayons lumineux des criques bien éclairées et le long des fleuves. Lors de la grande parade de Cayenne, le grand morpho bleu a été pour sa part plutôt désavantagé, comme le sont d’ailleurs ses malheureux congénères qui trônent dans leur boite en bois sous verre, inertes et ternes, dans les magasins pour « éco-touristes ».

A la tombée de la nuit, les règles changent et la couleur n’est plus un avantage pour les mâles. Les félins sont ainsi souvent tachetés jaune-orange et les autres animaux nocturnes se parent de taches blanches ou orangées pour mieux se fondre dans l’obscurité de la nuit, voire la pénombre du sous-bois. Rudyard Kipling (1865-1936) a très bien raconté cela dans ses histoires (‘Just so Stories’, 1902) pour enfants. Le zoologiste Gérard Dubost (Professeur au MNHN), autre grand connaisseur et spécialiste de la faune guyanaise, nous explique quant à lui pourquoi le paca, le bébé maïpouri et le bébé biche ne sont pas colorés mais tachetés de blanc. Ici l’apparence ne compte pas car il faut être invisible pour échapper aux yeux de leurs prédateurs. Chez le toulouloua nocturne, c’est tout le contraire ; il faut être vu, et bien vu ! C’est pourquoi, même s’il déambule et parade tard après le crépuscule, le toulouloua ne peut pas se passer totalement de lumière et s’affiche dans les lieux légèrement éclairés que sont nos universités. Là, l’apparence est déterminante pour que l’effet recherché y soit maximal, à savoir attirer l’œil et capturer le regard du partenaire de sexe opposé, dans l’anonymat le plus total, comme lors des défilés et grandes parades, masqués.

Les sexes sont inversés dans les universités. Le mâle coloré qui parade sur l’arène est le toulouloua. Ne dit-on pas un touloulou ! La femelle, à l’instar des femelles coq de roche ou manakin peu colorées et sans atour particulier qui attendent leur tour de dance, est le cavalier. Ce dernier est là, immobile, impassible, mais observateur averti. Il joue ainsi pleinement son rôle. Les regards pourtant se croisent, se jugent, s’estiment. Les yeux de toulouloua ont beau être ‘ceux du magasin’ (dixit la chanson ‘Maria’)[14], ils savent qu’ils sont regardés, contemplés, admirés par les cavaliers. Le toulouloua veut être remarqué par les yeux de tous ces cavaliers qui attendent non sans une certaine angoisse l’invitation salvatrice pour une danse endiablée, sans fin ou presque. Le toulouloua est comme ce grand morpho bleu qui ne vit qu’un jour, une nuit, mais intensément, jusqu’au petit matin, au soleil levant. Son rythme d’activité est bien calé sur cette lumière de pénombre auréolée de toutes les tâches lumineuses des spots d’ambiance qui irisent les couleurs des tissus de son costume. Entre 10-11 heures du soir et 5-6 heures du matin, le toulouloua nous fascine et nous émoustille la rétine jusqu’aux premières lueurs du jour. A l’heure où Albert[15] nous ouvre les portes, quand l’air embaume et réjouit nos narines de ces effluves de pain chaud et de viennoiseries tant chantés pendant la nuit par les Blue Stars, les couleurs vives du toulouloua vont s’éteindre et perdre tous leurs reflets satinés. A ce moment, la lumière du soleil directe et beaucoup trop intense ternit ce bel habillage né pour vivre et séduire le temps d’une nuit blanche.

Dans la nature, la couleur est souvent l’apanage des animaux diurnes[16]. C’est cette profusion de livrées, de plumages, qui nous fait aimer la diversité de la nature guyanaise dont on se régale les yeux ad libitum. Le blanc immaculé de la banquise polaire est certes aussi beau mais c’est une autre nature que la nôtre, tropicale. Le coq-de-roche, les manakins et le morpho n’affectionnent pas particulièrement cette lumière blanche intense, la même qui inonde les neiges arctiques et antarctiques et qui brûle et dessèche les yeux et les peaux; ils se réfugient pour se protéger dans l’ombre du sous-bois de la forêt tropicale. Les tâches de lumière de la forêt tropicale humide tendent malheureusement à disparaître au gré de la secondarisation de l’habitat naturel, et plus radicalement lors de sa déforestation. Ces diverses modifications environnementales laissent derrière elles de grandes trouées dans la canopée qui, une fois ouverte, rend très lumineux un sous-bois progressivement envahi par une nouvelle végétation à croissance rapide. Sur ce recru poussent des feuilles moins épaisses, moins verdoyantes et absorbantes, et qui laissent passer la lumière vive incidente. Le corollaire de ces altérations de l’environnement naturel est la disparition des espèces animales qui ne sont plus adaptées à un microclimat plus ensoleillé, plus desséchant, plus drastique et donc moins humide ; la couleur des organismes n’y est plus la même sous cet éclairage nouveau et cette diversité disparaît des forêts anthropisées qui virent toutes au gris ; ces couleurs ne renaîtront pas de sitôt une fois envolées, disparues pour longtemps. Nombreux sont les organismes vivants qui affectionnent les milieux ombragés aux heures les plus chaudes tel le toulouloua qui se cache dans la pénombre des dancings guyanais. Mais tous ont cependant besoin d’un peu de lumière, les petits faisceaux de ces multiples projecteurs de la rampe qui les mettent tant en valeur en redonnant de l’éclat baroque à toutes leurs couleurs naturelles. Mais pour les apprécier à leur juste valeur, faudrait-il encore ne pas être trichromate déficient ou dichromate. Je plains vraiment les daltoniens.


[1] Pour la première fois depuis des années, je me suis rendu à titre personnel, en famille, en Guyane. Alors que la faune et la flore sont mis à mal par l’orpaillage, le carnaval qui est dédié à la nature guyanaise m’a offert une opportunité pour une chronique légère comme le veut la coutume du carnaval ; cette chronique a été publiée en ligne le 28 avril sur www.blada.com

[2] Cela s’oppose au « Soleil Levant » du nom d’un dancing de Cayenne.

[3] voir chronique 9

[4] Nom donné au personnage mythique du carnaval qui prend forme humaine lors des jours gras et est brûlé en place publique le dernier jour des cendres

[5] Nom donné au dancing pendant la durée du carnaval de Guyane

[6] Femme déguisées http://www.97320.com/index.php?action=article&id_article=117944

[7] http://www.chez.com/claudepoulain/vaval_touloulou.htm

[8] Théry, M. (1994) Couleurs et parades d’oiseaux en forêt tropicale. Revue du Palais de la découverte S44 71-76.

[9] Théry, M. (1987) Influence des caractéristiques lumineuses sur la localisation des sites traditionnels, parade et baignade des manakins (Passeriformes, Pipridae). CR Acad Sci sér III 304, 19-24.

[10] Bongers, F., Van der Meer, P. and Théry, M. (2000) Scales of ambient light variation in the forest. In: Bongers, F., Charles-Dominique, P., Forget, P.-M. and Théry, M. (eds), Nouragues. Dynamics and plant-animal interactions in a neotropical rainforest. Kluwer Academic Publisher, Dordrecht, The Netherlands, pp. 19-29.

[11] Théry, M. (2001) Forest light and its influence on habitat selection. Plant Ecology 153, 251-261.

[12] www.cnrs.fr/nouragues et www.guyane.cnrs.fr

[13] Théry, M. (1990b) Influence de la lumière sur le choix de l’habitat et le comportement sexuel des Pipridae (Aves : Passeriformes) en Guyane française. Rev Ecol-Terre Vie 45, 215-236.

[14] Chanson carnavalesque de Karnivor de l’album Aye Aye Aye. http://www.top-album.com

[15] Boulangerie jouxtant « Chez Nana »

[16] Théry, M. and Endler, J.D. (2000) Habitat selection, ambient light and color patterns of birds. In: Bongers, F., Charles-Dominique, P., Forget, P.-M. and Théry, M. (eds), Nouragues. Dynamics and plant-animal interactions in a neotropical rainforest. Kluwer Academic Publisher, Dordrecht, The Netherlands, pp. 161-165.